Une lecture psychanalytique de l’enfance, du manque et de la relation à l’autre
Aujourd’hui, j’aimerais vous inviter à explorer le fonctionnement psychique de Jeffrey Dahmer, ce tueur en série américain dont les crimes ont profondément marqué l’histoire.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas tant l’horreur de ses actes que les interrogations qu’ils soulèvent sur le plan psychanalytique.
Comment un individu peut-il en arriver à vouloir conserver physiquement une personne qu’il a lui-même détruite ? Et que nous révèle cette contradiction sur son rapport à l’autre, au manque et à la séparation ?
Qui était Jeffrey Dahmer ?
Jeffrey Dahmer est né le 21 mai 1960 à Milwaukee, dans le Wisconsin. Entre 1978 et 1991, il a tué dix-sept garçons et jeunes hommes. Arrêté en juillet 1991, il a été condamné en février 1992 à la prison à vie, puis tué par un codétenu en novembre 1994.
Son histoire est revenue sur le devant de la scène en 2022 avec la série Netflix qui lui est consacrée. Beaucoup l’ont découverte à cette occasion, avec une question qui revient souvent : comment devient-on Jeffrey Dahmer ?
L’enfance de Jeffrey Dahmer, marquée par la solitude
Jeffrey Dahmer grandit dans un environnement familial traversé par des tensions conjugales importantes. Les récits de son enfance décrivent un garçon progressivement devenu solitaire, réservé et en difficulté dans ses relations.
Sa mère rencontre des difficultés psychologiques, tandis que son père est particulièrement investi dans sa carrière professionnelle. À l’adolescence, la séparation de ses parents vient également marquer son histoire.
Son père, Lionel Dahmer, est longuement revenu sur ces années dans son livre Mon fils est Jeffrey Dahmer.
Je tiens cependant à souligner qu’une enfance difficile ne conduit évidemment pas à devenir criminel.
En psychanalyse, ce qui nous intéresse, c’est la manière dont chaque sujet intériorise ses expériences et construit progressivement son rapport à lui-même et aux autres.
Chez Dahmer, nous pouvons notamment nous interroger sur la place de la solitude, de la peur de l’abandon et des difficultés à établir des liens affectifs.
Peur de l’abandon : quand la séparation devient insupportable
L’un des aspects les plus troublants de cette affaire concerne le désir exprimé par Dahmer de conserver certaines de ses victimes auprès de lui.
Lors de son arrestation, les enquêteurs découvrent notamment des crânes et des restes humains dans son appartement.
Ce qui m’interpelle particulièrement, c’est cette volonté de supprimer toute possibilité de séparation.
Dans notre construction psychique, nous apprenons progressivement que l’autre possède une existence indépendante de la nôtre.
Il peut s’éloigner, nous frustrer ou nous quitter.
Cette expérience est fondamentale, car elle participe à la reconnaissance de l’altérité.
Mais lorsque cette différenciation devient particulièrement difficile, l’autre peut être investi comme un objet indispensable à notre équilibre intérieur.
Son absence peut alors être vécue comme une menace d’effondrement.
Chez Dahmer, nous pouvons faire l’hypothèse que certaines angoisses de séparation se conjuguaient à une volonté extrême de maîtrise et de possession.
Conserver l’autre pour ne jamais le perdre
En psychanalyse, la relation d’objet désigne notamment la manière dont nous investissons psychiquement les personnes importantes de notre existence.
Progressivement, nous développons la capacité de maintenir intérieurement une représentation de l’autre, même lorsqu’il est absent.
Chez Dahmer, la conservation de restes humains peut nous conduire à interroger cette capacité.
Pouvait-il supporter psychiquement l’absence de l’autre sans chercher à maintenir matériellement sa présence ?
Cette hypothèse reste néanmoins à considérer avec prudence, ses comportements impliquant également des dimensions sexuelles, fétichistes et sadiques.
Aimer l’autre ou vouloir le posséder ?
J’aimerais terminer cette réflexion sur une distinction qui me semble fondamentale.
Aimer quelqu’un ne signifie pas le posséder.
Reconnaître l’autre comme sujet suppose d’accepter ses désirs, ses limites, sa liberté et, parfois, son départ.
Dans le fonctionnement criminel de Dahmer, cette reconnaissance de l’altérité semble avoir été radicalement remplacée par une volonté de domination.
L’autre ne pouvait plus choisir, refuser ou partir.
Et c’est précisément ce qui m’amène à vous laisser avec cette interrogation :
Pouvons-nous véritablement rencontrer l’autre lorsque nous avons besoin de le posséder pour nous sentir exister ?
Car aimer suppose aussi de pouvoir accueillir le manque, renoncer à la toute-puissance et reconnaître que l’autre ne nous appartient jamais.
Pour aller plus loin : la relation d’objet, l’angoisse de séparation et la reconnaissance de l’altérité font partie des notions que j’enseigne dans la formation de praticien en psychanalyse de l’IADPS.
Emmanuelle Lambien
Psychanalyste | Sexothérapeute analytique
IADPS Formations