Et si grandir avec son enfant supposait également de porter un autre regard sur soi-même ?
Il y a une réflexion que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui, parce qu’elle me semble fondamentale dans la relation que nous entretenons avec nos enfants.
Nous parlons beaucoup de leur évolution, de leurs difficultés, de leurs besoins, de leur manière de grandir et de trouver progressivement leur place.
Mais finalement, quelle place accordons-nous à notre propre évolution en tant que mère ?
Car si nos enfants grandissent, changent et se transforment, ne sommes-nous pas, nous aussi, invitées à nous transformer ?
La matrescence : une transformation qui ne s’arrête pas à la naissance
Il existe un mot pour nommer ce bouleversement : la matrescence. Contraction de « maternité » et d’ »adolescence », ce terme a été proposé dans les années 1970 par l’anthropologue Dana Raphael pour désigner l’ensemble des transformations physiques, psychiques et identitaires que traverse une femme lorsqu’elle devient mère.
Comme l’adolescence, la matrescence est un passage : nous ne sommes plus tout à fait celle que nous étions, sans être encore tout à fait celle que nous devenons. Ce n’est ni une maladie ni un trouble, mais un remaniement profond, souvent traversé d’ambivalence : un amour immense pour son enfant, et parfois le sentiment d’avoir perdu une part de soi.
On associe souvent la matrescence à la grossesse et aux premiers mois avec le bébé. D’un point de vue psychanalytique, je crois qu’elle ne s’arrête pas là. Chaque étape de la vie de notre enfant, ses premiers pas, son entrée à l’école, son adolescence, son départ, vient réinterroger notre place de mère et réactiver une part de notre propre histoire.
Alors, combien de temps dure la matrescence ? Peut-être, en un sens, toute la vie : tant que notre enfant grandit, nous sommes invitées à grandir avec lui.
Nos enfants évoluent, mais notre regard évolue-t-il avec eux ?
Au fil de mon expérience clinique, j’observe combien il peut être difficile, parfois, de modifier notre manière de percevoir nos enfants.
Nous les regardons à travers notre histoire, nos représentations, nos inquiétudes, mais également à travers des attentes dont nous n’avons pas toujours conscience.
Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes d’un point de vue psychanalytique.
Car ce que nous percevons chez notre enfant ne correspond pas toujours uniquement à ce qu’il est réellement. Notre regard peut également être traversé par nos propres conflits inconscients.
Alors, comment parvenir à distinguer ce qui lui appartient de ce qui vient se réactiver en nous ?
Apprendre à prendre de la distance pour mieux voir
J’aime beaucoup utiliser une image très simple.
Imaginez que vous placiez un verre directement contre votre nez. Vous aurez beaucoup de difficulté à en distinguer les contours.
En revanche, si vous l’éloignez légèrement, vous commencerez à percevoir sa forme, ses particularités et ses détails.
Dans nos relations avec nos enfants, il peut se produire exactement la même chose.
Lorsque nous sommes trop proches émotionnellement d’une situation, nous risquons parfois de ne plus percevoir ce qui se joue véritablement.
Prendre de la distance ne signifie absolument pas aimer moins.
Bien au contraire.
Cela signifie apprendre à observer autrement, à accueillir ce que nous ressentons sans nécessairement réagir immédiatement, et surtout à nous interroger sur ce que certaines situations viennent mobiliser en nous.
Accepter que notre enfant soit un sujet à part entière
C’est une notion qui me tient particulièrement à cœur dans mon approche psychanalytique.
Nos enfants ne sont pas le prolongement de nous-mêmes.
Ils sont des sujets singuliers, porteurs de leurs propres désirs, de leurs contradictions, de leurs conflits et de leur histoire psychique.
Et parfois, les accompagner suppose d’accepter qu’ils empruntent un chemin différent de celui que nous avions imaginé pour eux.
Cela peut venir bousculer nos certitudes, nos attentes et même certaines de nos représentations de la maternité.
Mais n’est-ce pas précisément là que réside une partie de notre propre cheminement ?
Et si accompagner son enfant supposait aussi de se rencontrer soi-même ?
Je crois profondément que la relation à nos enfants constitue une formidable occasion d’explorer notre propre fonctionnement psychique.
Pourquoi certaines de leurs attitudes nous bouleversent-elles autant ?
Pourquoi éprouvons-nous parfois ce besoin de contrôler, de protéger ou d’anticiper ?
Qu’est-ce que leurs comportements viennent réveiller de notre propre histoire ?
Ce sont des questions que je trouve essentielles.
Car il ne s’agit pas de devenir une mère parfaite, ni de chercher à adopter systématiquement la bonne attitude.
Il s’agit plutôt d’accepter de nous interroger, de revisiter certaines de nos positions et de nous autoriser à évoluer.
Être mère, ce n’est pas seulement accompagner son enfant dans sa transformation. C’est aussi accepter que cette relation nous transforme.
Et peut-être qu’aimer son enfant, dans ce qu’il a de plus singulier, consiste aussi à lui permettre de devenir pleinement lui-même, sans qu’il ait à porter le poids de nos propres attentes inconscientes.
C’est une réflexion que je souhaitais partager avec vous aujourd’hui, car je crois que nous avons toutes, à différents moments de notre vie de mère, à apprendre à regarder nos enfants autrement.
Et parfois, ce nouveau regard commence simplement par celui que nous acceptons de porter sur nous-mêmes.
Pour aller plus loin : je reçois en consultation les personnes qui souhaitent interroger leur place auprès de leur enfant, et je transmets cette lecture de la relation à l’enfant dans la formation de praticien en psychanalyse de l’IADPS.
Emmanuelle Lambien
Psychanalyste | Sexothérapeute analytique
IADPS Formations